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Dr. Abdoul Salam Kaboré, ancien dignitaire du CNR : "Il n’était pas question pour Sankara d’attenter à la vie de Blaise Compaoré"

Abdoul Salam Kaboré

Dans le lot des anciens dignitaires du Conseil national de la révolution (CNR), le pharmacien militaire Abdoul Salam Kaboré commence à devenir à nos yeux une personne ressource pour cette période de la vie de notre pays. En effet, chaque fois qu’il est question d’évoquer la Révolution d’Août 1983 ou son dénouement sanglant le 15 octobre 1987, c’est vers lui que nous nous tournons spontanément.

Après 2006 où nous avons eu recours à lui à l’occasion du 19e anniversaire du 15 octobre (cf "Le Pays" n°3728 du 13 au 15 octobre 2006), aujourd’hui nous sommes encore allés nous mettre au garde-à-vous devant le commandant Abdoul Salam Kaboré. Cette fois-ci, c’est pour lui demander d’évoquer la fin tragique de l’expérience révolutionnaire le 15 octobre 1987. Volontiers, l’ancien président des Comités de défense de la Révolution (CDR) et également ancien ministre de la Santé puis celui des Sports (cumulativement responsable du Service populaire de la construction de la patrie), a accepté répondre à nos questions.

"Le Pays" : Comment avez-vous vécu l’avènement du 15 octobre 1987 ?

Dr. Abdoul Salam Kaboré : A l’approche du 15 octobre, ça bruissait de partout, des tracts, des rumeurs circulaient. Nous vivions aussi toute cette situation. La vérité étant révolutionnaire, nous avons posé le problème de la mésentente supposée des 4 leaders tel que nous l’entendons évoquée en ville au sein de l’OMR (Organisation militaire révolutionnaire) qui était un pendant du Conseil national de la révolution . Si ma mémoire est bonne, ce devait être le 21 septembre 1987, et à l’occasion la parole a été donnée à chacun des 4 leaders pour s’exprimer sur la question. Nous sommes sortis confortés de la rencontre parce qu’il n’y avait aucun nuage entre les leaders. Je me rappelle qu’après la rencontre de l’OMR, j’ai proposé au président Sankara que tous les 4 leaders se retrouvent sur le même podium à Kaya le vendredi 16 octobre à l’occasion de la commémoration de la journée mondiale de l’alimentation . De cette manière, ils démentiront tous ceux qui disent qu’ils ne s’entendent pas. Le président Sankara était tout à fait d’accord ; j’ai essayé de voir le capitaine Blaise Compaoré. Malheureusement, il était souffrant et je n’ai pas pu le rencontrer. Malheureusement, une fois de plus, il y a eu le 15 octobre. Toujours par rapport aux rumeurs de mésentente, je me rappelle que le matin du 15 octobre 1987, un agent de mon ministère m’a interpellé au cours d’une réunion sur la vie du département que nous tenions par rapport à tout ce qui bruissait concernant le climat entre les 4 leaders de la Révolution. Je me suis évertué à convaincre ce camarade et, partant, les autres qu’aucun des leaders n’a intérêt à ce que la Révolution échoue. Je lui ai dit que les responsables sont soudés et que si nous voulons que la Révolution avance, nous avons intérêt à nous serrer les coudes. Alors, tout ce que vous entendez n’est que de la rumeur. J’ai rassuré l’assistance que les éléments du Conseil national de la révolution sont conscients de leur mission historique et ils la prennent avec la plus grande responsabilité. Et aussi ils font en sorte que les difficultés soient aplanies et que tout marche bien. Malheureusement dans l’après-midi, il y a eu le 15 octobre. Mais avant tout cela, il y a eu le coup d’éclat de Tenkodogo de la part de Jonas Somé qui a pris le contre-pied de ce que le président Sankara avait dit à Bobo. Je vous signale que c’est à cette occasion que le mot rectification est sorti pour la première fois de la bouche de Thomas Sankara qui a dit qu’il fallait rectifier la Révolution et cela pour rester en phase avec une de ses idées qui veut que la Révolution doit avoir un visage humain, débarrassé de tous les oripeaux qui accompagnent en général le mot révolution.

Aujourd’hui, 20 ans après les événements je peux affirmer que nous avons eu un président de valeur. Valeureux au travail, valeureux pour tout ce qu’il a fait pour le Burkina Faso mais aussi valeureux parce qu’il est mort (NDLR : il insiste sur le mot) pour le pays et pour qu’il n’y ait pas un bain de sang. Il aurait pu prendre les devants mais Sankara croyait beaucoup en la Révolution. Il nous disait que s’il manque un seul élément des 4, la Révolution serait affaiblie car il y aurait eu une perte de temps pour expliquer ce qui s’est passé. Sankara croyait aussi en des valeurs comme la camaraderie, l’honnêteté. Par ailleurs, il disait que ce qui manquait à la Révolution c’était une guerre de libération nationale. S’il y avait eu cette guerre, disait-il, chacun aurait pu savoir qui pouvait mourir pour son camarade et qui ne le pouvait pas.

Vous avez donc été surpris par le 15 octobre parce qu’apparemment rien ne laissait présager un tel événement ?

Je vous avoue que j’ai été surpris par le 15 octobre. Je vous ai parlé tantôt de la rencontre de l’OMR du 21 septembre d’où nous sommes ressortis confiants. Il n’ y avait pas de problème et l’on s’évertuait à rassurer des camarades qui commandaient des unités en leur disant qu’il n’est pas question qu’une unité attaque une autre parce qu’il y aurait un bain de sang.

Où étiez-vous dans l’après-midi du 15 octobre ? Au Conseil de l’Entente pour la séance de sport ? Au bureau ou bien à la maison ?

La séance de sport du gouvernement avait lieu les samedis matins. Les lundis et jeudis après-midi il y avait le sport de masse. En tant que ministre des Sports, j’envoyais des techniciens dans les ministères pour manager les agents pour le sport. J’étais dans mon bureau à 15h, les techniciens qui devaient aller dans les ministères revenaient me dire qu’il y a des tirs en ville. C’est en ce moment que j’ai su qu’il y avait quelque chose qui se perpétrait. Aux environs de 18h-18h30, j’étais toujours dans mon bureau au Stade du 4-Août. C’est en ce moment que j’ai appliqué le principe militaire qui veut qu’un combattant isolé rejoigne l’unité la plus proche. Et l’unité la plus proche du lieu où j’étais c’était le Génie militaire (NDLR : sis au Camp Sangoulé Lamizana ex-Camp de l’unité) et j’y ai donc rejoint des camarades qui y étaient.

Avez-vous entendu parler du fameux complot de 20h au cours duquel, et à ce que l’on dit, le capitaine Blaise Compaoré devrait être éliminé ?

Je n’étais pas dans les secrets des dieux, je n’étais pas dans le domaine de la sécurité. Je n’ai jamais entendu parler de complot de 20h. Pis, je réfute catégoriquement qu’il y ait eu un quelconque complot parce que Thomas Sankara ne voulait toucher en aucun cas à un seul cheveu de Blaise Compaoré, ni de Lengani, ni de Henri Zongo. Le peuple avait catalogué les 4 comme étant les pères de la Révolution.

Vous qui côtoyiez à l’époque les leaders, n’aviez-vous pas perçu des signes avant-coureurs de tension, de mésentente qui aient été à la base du dénouement sanglant ? Si oui, aviez-vous joué les médiateurs surtout entre Thomas Sankara et Blaise Compaoré entre qui on disait la tension extrême à tel point que c’est le premier à dégainer qui prendrait le dessus ?

Je n’ai perçu aucun signe avant-coureur de ce que vous dites. Je vous répète qu’il n’était pas question pour Thomas Sankara d’attenter à la vie de Blaise Compaoré. Il ne voulait pas le faire parce que c’était son ami, son camarade mais aussi parce qu’il allait y avoir un bain de sang. Sankara disait à qui voulait l’entendre que si Blaise Compaoré voulait le pouvoir, qu’il le dise, il allait s’éclipser et lui laisser la place.

Avec le recul qu’est-ce qui, selon vous, peut bien expliquer le dénouement sanglant de la Révolution d’août le 15 octobre ?

Ce qui peut expliquer la situation, ce ne sont que des hypothèses que j’échafaude à mon niveau sans pouvoir les étayer par des faits. Je me retiens donc d’en parler. Tout ce que je peux dire est que nous étions dans le même lit sans faire les mêmes rêves.

La tragédie du 15 octobre ne corrobore-t-elle pas le principe selon lequel toute révolution bouffe ses enfants ?

Non ! C’est justement ce que Sankara voulait éviter en disant tout le temps qu’il voulait d’une révolution à visage humain. Si vous me demandez aujourd’hui ma position par rapport à ce qui est arrivé, je vous dirai la position de principe que j’ai adoptée depuis le 15 octobre. Si Sankara avait fait la même chose à Blaise Compaoré, j’aurais adopté la même position c’est-à-dire me tenir à l’écart parce que nous avons préparé ensemble la Révolution d’août depuis 1975. Le 15 octobre comme je vous l’ai dit j’ai été surpris, je n’étais au courant de rien. Je ne peux pas participer à un mouvement qui m’est complètement étranger. Et puis il y a d’autres façons de régler les différends.

Qu’allez-vous faire de particulier cette année à l’occasion des 20 ans du 15 octobre ?

Depuis 19 ans, chaque année je suis au cimetière de Dagnoën avec les camarades sankaristes pour commémorer l’assassinat du président Thomas Sankara. Je ferai la même chose cette année. J’ai appris que le président Lula du Brésil sera là, que Jean Léonard Compaoré est nommé président du comité d’organisation du 20e anniversaire de la renaissance démocratique du Burkina Faso avec Blaise Compaoré. Chacun est libre de fêter ce qu’il veut ; nous ne fêtons pas, nous commémorons. Je profite de l’occasion pour donner mon sentiment. Sankara est mort le 15 octobre, c’est un énorme gâchis, ce sont des vies humaines qui ont été arrachées aux leurs. L’autre gâchis est que tout ce que nous avons prévu pour le Burkina s’est estompé. Au bout du gâchis, on ne peut pas dire que l’on est heureux mais on peut dire quelque part que l’on est satisfait que 20 ans après l’on se souvienne toujours de Thomas Sankara, que de toutes parts des gens viennent pour évoquer sa mémoire. Je profite saluer les camarades du CNR, de l’OMR, tous ceux qui ont été ministres en même temps que moi dans le gouvernement. Je leur adresse un salut amical et militant en leur demandant d’être fiers de ce que nous avons fait en 4 ans. Aux parents des disparus du 15 octobre, je veux leur faire savoir que leurs proches ne sont pas morts pour rien, qu’ils sont morts pour qu’eux et leurs enfants vivent dans un monde meilleur.

Pour revenir au 15 octobre de cette année, je vais participer aux activités concoctées par les sankaristes. Je vais surtout participer au colloque qui est prévu pour faire ressortir la quintessence du sankarisme à partir des actions que nous avons menées ensemble dans l’espoir que cela serve à souder les sankaristes.

Que pensez-vous de ceux qui disent que si Sankara était toujours au pouvoir, il n’y aurait pas eu la démocratie au Burkina et l’on serait à l’heure actuelle sous un régime autocratique, dictatorial ?

Je vais vous dire net que si Sankara était toujours vivant, il ne serait plus au pouvoir. Je me souviens que Sankara se préoccupait beaucoup de ce que nous allions faire pour redevenir des citoyens lambda après le pouvoir. Durer au pouvoir n’était pas son souci parce que, comme je vous l’ai dit l’année dernière (NDLR : nous l’avions rencontré en 2006 à l’occasion du 23e anniversaire de la Révolution d’août), quand nous prenions le pouvoir en août 1983, il voulait plutôt être ministre des Affaires étrangères que président. Nous pensions qu’avec la Révolution nous avons mis quelque chose en marche et pouvions après laisser la place aux politiciens. Sankara disait que le pouvoir est bien pour le travail qu’il vous permet de faire mais si c’est le pouvoir pour le pouvoir ça ne vaut rien. Et sûrement il n’y aurait pas eu de démocratie dictée par La Baule.

Pourtant Sankara a été dépeint dans le tout premier communiqué du Front populaire comme un autocrate !

Sankara était d’une intelligence vive, d’une culture multidimensionnelle incroyable. Par exemple, il suffit de lui parler de la 5e symphonie de Bethooven et il vous la fredonne. Sankara, c’était la force de l’argument et non l’argument de la force ; il permettait le débat et le voulait aussi. Et c’était arguments contre arguments et le plus souvent il était persuasif car ses arguments étaient percutants. Sans doute c’est pour cela que ceux qui ne pouvaient pas discuter avec lui parce que ses arguments battaient les leurs l’ont traité d’autocrate. L’autocratie dont on parle, je ne l’ai nullement perçue. Sankara tenait un langage, un raisonnement qui, en général, concordaient avec ce qu’il y a de plus logique, de plus simple. Ses idées sont bonnes, elles sont celles qui peuvent effectivement faire sortir un pays comme le nôtre de l’ornière. Aujourd’hui, on voit que 20 ans après, presque toutes les idées de Sankara sont en train d’être mises en oeuvre. Par exemple tout le monde dit qu’il faut travailler le coton, le bois avant de les exporter. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy a été élu pour défendre les intérêts des Français et non ceux des Africains. Il nous revient en tant qu’Africains de connaître et de défendre nos intérêts. Par contre, ne demandons pas à Sarkozy de changer la politique africaine de la France si ce n’est pas dans l’intérêt de son pays. C’était le credo de Sankara de défendre à tout moment et en tout lieu les intérêts de notre peuple.

Quel est votre regard sur la démocratie en vigueur depuis 1991 dans notre pays ?

Je reste sur le concept de démocratie avec un contenu de classe. Si on regarde la classe dirigeante aujourd’hui, en quoi peut-on parler de démocratie ? Le mode de démocratie par personnes interposées n’est valable que si ces personnes sont vertueuses. Or, aujourd’hui on devient député pour gagner de l’argent ; ces personnes ne peuvent pas travailler pour le peuple. On met en place des institutions, mais il faut savoir qu’un bois ne devient pas un caïman parce qu’il a longtemps séjourné dans l’eau. Je pense que les Burkinabè méritent mieux. Ils étaient pauvres, travailleurs et dignes. Aujourd’hui, hélas on est toujours aussi pauvres mais je constate que l’on est de plus en plus arrogants. Etendons-nous un peu sur le vécu de cette démocratie. On voit qu’elle est caractérisée par la mise en place d’institutions dites démocratiques dont les animateurs s’octroient des salaires et des indemnités monstrueuses, des élections dites libres et transparentes où le clientélisme se le dispute aux fraudes et autres faussetés. On voit aussi une paupérisation plus grande de la majorité du peuple au profit d’une minorité qui a tous les droits, avantages et moyens, résultats d’une concussion entre le politique, l’administration et le monde des affaires, une corruption généralisée que des tenants du pouvoir eux-mêmes ont stigmatisée dont la résultante est une gangrénation de la société dans tous ses compartiments. Par exemple, dans le domaine de l’éducation, les fraudes aux examens ne sont pas fortuites ; plutôt que de travailler en classe, chaque élève est aux aguets des « puits de pétrole » qui peuvent exister çà et là. Les fraudes aux concours de la Fonction publique sont de notoriété publique. On note divers scandales comme celui de la route de Bobo, les hôtels de finances Kadiogo 2 (Ouidi), Kadiogo 3 (Zogona), Kadiogo 4 (Pissy) qui sont aujourd’hui inutilisables, obligeant les agents de ces services à émigrer dans des bâtiments loués et appartenant à des particuliers proches du pouvoir.

Bref, aujourd’hui, la fracture sociale est grande. D’un côté, il y a les riches qui sont évacués au moindre bobo, dont les vacances sont payées par l’Etat. De l’autre, il y a les fonctionnaires moyens, les ouvriers, traînant leurs mobylettes poussives, toujours rejetés à la périphérie dans les non-lotis, scolarisant tant bien que mal leurs enfants, désemparés quand un membre de leurs familles tombe malade, et la grande masse de la paysannerie qui, hélas, est aujourd’hui astreinte à un repas par jour. La loi des 20/80 s’applique au Burkina Faso à savoir 20% de la population qui se partagent allègrement les 80% des maigres ressources du pays.

On parle également de liberté de presse. Je vais vous dire qu’il y a une différence entre le démocrate qui dit qu’il faut que son peuple ait la liberté de parole parce qu’il se sert de ce que son peuple dit pour modifier son action en faveur de son peuple et celui qui dit qu’il faut donner à ce même peuple la liberté de presse parce que sans elle il y aura des tracts et en plus ce n’est pas avec la parole et des mots qu’il peut changer quelque chose. Est-ce que la conception de cette liberté est la même pour tout le monde ? Au cours de l’interview que le chef de l’Etat a accordée à des journalistes (NDLR : le 6 septembre 2007), on a senti de l’autocensure chez ces derniers. Il y a des questions qu’ils voulaient poser mais ils se sont abstenus de le faire. La liberté de presse existe peut-être pour certains et d’autres font attention à ce qu’ils disent ou écrivent. Cette démocratie-là, je n’en veux pas.

Pour terminer, cela fait 20 ans que les évènements douloureux du 15 octobre 1987 se sont passés. Passées la colère, la frustration, la tristesse qui sont des sentiments légitimes, chacun de nous essaie de se ressaisir et de participer à l’édification d’un Burkina où il fasse bon vivre. Je dois avouer que la voie suivie de nos jours ne nous y mènera point. La solution est que chaque Burkinabè où qu’il soit lutte pour le mieux-être de l’ensemble et non pas soit assujetti à des mots d’ordre qui donnent la grosse part à une minorité et des prébendes au peuple.

Propos recueillis par Séni DABO

Le Pays

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