Le procès des non-dits

Publié le mercredi 21 avril 2004

Le procès des non-dits

Depuis la nuit du samedi 17 avril dernier, le procès des treize
inculpés a connu son épilogue. A la lumière des échanges entre
les différentes parties, chacun a pu se faire une religion sur
cette affaire. Nous croyions l’ère des coups d’Etat révolue, mais
comme une malédiction qui frappe de façon cyclique, un coup
de force a failli sécouer le Burkina Faso. On est dès lors, fondé à
se poser la question de savoir pourquoi l’idée d’un coup d’Etat
dans un pays relativement paisible comme le nôtre ?

Les
principaux protagonistes dans cette affaire ont instruit l’opinion
publique sur les différentes frustrations qui ont justifié leur
intention.
On objectera que si tous les frustrés du Faso devaient passer
par un coup d’Etat pour se faire entendre, on assisterait à un
pronunciamento par semaine : coups d’Etat des enseignants,
des étudiants, des chômeurs, des commerçants, etc.

Pour le
moment, cette catégorie de Burkinabè utilise les grèves et
autres sit-in comme mode d’expression de leur
mécontentement. Les militaires, eux, ont l’inconvénient ou
l’avantage d’avoir des armes. A en croire certains conjurés, il y a
véritablement problème au sein de l’Armée nationale.

Paravent
du peuple, elle doit être le dépositaire de l’honneur et de la
dignité de la nation ; dans la Rome antique, elle était la vertu
incarnée. Quand une armée est gangrenée par la
malgouvernance, c’est sa capacité à protéger et à défendre la
patrie qui s’en trouve affectée. Un des conjurés qui a vécu le mal
de l’intérieur a même affirmé sans ambages que le "Burkina n’a
plus d’armée".

La vertu est en train de quitter les rangs de l’Armée burkinabè.
La discipline qui constitue le moteur essentiel de cette
institution se rétrécit comme une peau de chagrin. Des faits
apparemment anodins, soulignés au cours du procès, sont
révélateurs de l’état de la discipline au sein de la troupe. Il a été
donné de voir à l’audience un adjudant tenir publiquement des
propos irrévérencieux à un Commandant sous l’ordre duquel il a
travaillé ; une taupe qui rend compte des préparatifs du coup
d’Etat à une personne autre que son supérieur hiérarchique, etc.

Le mérite n’est plus le critère exclusif pour la promotion à un
grade supérieur. Certaines promotions dépendent du bon
vouloir des chefs. Des motifs subjectifs peuvent hâter ou ralentir
un avancement. En dehors de toute action d’envergure au cours
d’une guerre qui peut entraîner une promotion rapide, les règles
pour élever un militaire en grade et en dignité doivent être les
mêmes pour tous. Les promotions de complaisance font de
certains éléments de simples porte-galons, sans envergure
opérationnelle, avec le risque d’aboutir à terme à une armée
d’opérette.

L’armée n’est pas une institution désincarnée et elle subit
l’influence de son environnement. L’état de déliquescence de la
morale au Burkina rejaillit sans aucun doute sur elle. L’impunité
qui a entouré les auteurs de détournements à l’Office central de
l’administration et de la comptabilité de l’Armée (OCAC) est
purement et simplement scandaleuse. L’opacité qui entoure la
gestion des frais de mission et des dépouilles des militaires
morts au Liberia n’honore pas ceux qui les y ont envoyés.

L’Armée nationale a sa nomenklatura et ses sans-culottes. Il y a
les enfants gâtés du Conseil de l’Entente et il y a tous les autres.
Pourtant, le Collège de sages avait attiré l’attention des autorités
sur le cas du Conseil de l’Entente. Le recasernement de cette
sorte d’armée parallèle avait été demandé et le chef de l’Etat
lui-même avait promis ce recasernement dans un discours, le
24 mai 1999. La promesse n’est toujours pas tenue.

Le
traitement discriminatoire entre les militaires d’un même pays
ne favorise pas l’unité qui fonde la solidarité.
Si l’on veut que l’Armée nationale retrouve sa cohésion et soit
véritablement républicaine, une restructuration chirurgicale
s’impose. Il lui faut une thérapie de choc pour éradiquer la
métastase qui la ronge. Tous ceux qui se seraient impliqués
dans de sales affaires doivent subir la rigueur de la loi militaire.
Pour être issu des rangs de l’armée, le sommet de l’Etat peut
utiliser sa connaissance de cette institution pour donner un
coup de pied dans le fourmilière et rétablir ainsi l’ordre.

Ce procès aura été aussi celui des non-dits. Certes, le motif
principal de cette assise était la tentative de putsch, mais c’était
également une occasion pour faire un peu plus de lumière sur l’
affaire Norbert Zongo et le Liberia. Ces non-dits donnent un
goût d’inachevé et des indications sérieuses sur le reliquat des
frustrations qui siègent dans le coeur de plus d’un militaire.

Certains condamnés iront en prison encore plus frustrés que
jamais, pour n’avoir pas eu l’occasion de crever l’abcès. En
refusant de les laisser s’exprimer pleinement, le tribunal leur a
ôté, aux yeux de l’opinion, un moyen de défense. Il en a ainsi fait
des martyres, est-on tenté de dire.

Par ailleurs, alors que six
mois se sont écoulés entre l’annonce de la tentative de coup
d’Etat et son jugement, l’affaire Norbert Zongo court depuis
1998, ce qui ne manquera pas de soulever , dans l’inconscient
collectif, des questions sur le caractère partial et sélectif de la
gestion des grandes affaires de la République.

A terme,
l’accumulation des frustrations est un danger contre la stabilité
nationale, une valeur à laquelle l’esprit citoyen est attaché.

Le meilleur antidote aux coups d’Etat, c’est la bonne
gouvernance démocratique et économique, la transparence en
tout, et le libre jeu des mécanismes de l’alternance.
L’attachement au mérite et la sanction citoyenne appliquée à
chaque crime économique et de sang contre la République,
sont entre autres, la panacée contre la déferlente des coups
d’Etat en Afrique.

Prendre pour seul allié le peuple, s’affranchir
de la tutelle des clans, des courtisans et des menteurs, frapper
du poing sur la table quand des brebis éffrontées s’amusent
avec le patrimoine national, poser et affermir sans cesse les
bases d’une justice sociale, semblent bien constituer une
assurance contre l’instabilité réductrice et dissolvante. Dieu
préserve le Burkina du destin de Sysiphe.

Le Pays

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